Quels boxons !

Quels boxons !

 

Henri de Toulouse-Lautrec, Salon de la rue des Moulins, 1894, musée Toulouse-Lautrec.

Les maisons closes ont eu leur âge d’or. Certaines vont même connaître la célébrité et attirer la haute société du monde entier. Petite introduction bordelière. 

Le lupanar serait-il une des plus vieilles institutions au monde ? Né en Grèce, quelque six cents ans avant J-C, le principe de la maison close traverse en tout cas les âges, les contrées et la réprobation jusqu’à connaître même une sorte d’âge d’or, en France, sous la Troisième République. Dans les années trente, ce pays compte quelque 1500 claques en tous genres, dont cent rien qu’à Paris ! Par comparaison, il y a moins d’une dizaine de clandés à Bruxelles à peu près à la même période. Du moins officiellement.

Baignoire princière

Le Chabanais, Paris, vers 1900. Photo Albert Brichaut © Albert Brichaut/Musée Carnavalet/Roger-Viollet.

C’est aussi l’époque des établissements célèbres, on n’ose même plus parler de bordels, dont le lustre et la popularité cachent souvent mal une réalité sordide. Le Chabanais par exemple, fondé à Paris en 1876, est réputé autant pour la beauté de ses pensionnaires que pour l’extravagant décor de ses alcôves. Installé dans un immeuble discret, muni de deux ascenseurs (un pour monter, un autre pour descendre), il attire une clientèle huppée : écrivains célèbres (Pierre Louÿs, Guy de Maupassant), diplomates, ministres, potentats indiens… jusqu’au prince de Galles, futur Edouard VII. Grand habitué des lieux, Bertie, comme on le surnomme dans l’intimité, y fait installer un « siège de volupté » doré à l’or fin, entièrement capitonné et muni d’étriers métalliques, ainsi qu’une baignoire en cuivre abondamment ouvragée, qu’il faisait parait-il remplir de champagne ! Le 6 mai 1889, jour de l’inauguration de l’Exposition universelle, le Chabanais accueillera également des ministres et ambassadeurs du monde entier. Sur leurs agendas, cette virée était diplomatiquement renseignée comme « visite au président du Sénat ».

Salon des Lords d’une maison close située 14 rue Monthyon. Paris, vers 1900. Paris. © Albert Brichaut/Musée Carnavalet/Roger-Viollet.

122, rue de Provence

L’immeuble qui hébergeait jadis la fameux « One-two-two », 122 rue de Provence à Paris. Wikipedia Commons, crédit Tangopaso.

Autre lupanar de légende, le One-Two-Two, installé à Paris au 122, rue de Provence, d’où son nom. Ouvert en 1924 par une ancienne prestataire de services du Chabanais et son mari, cette maison de sept étages est fréquentée par le gratin de la haute société d’Europe et même du monde. On vient de loin pour ses filles, triées sur le volet, son bar, son resto (étoilé) et aussi ses chambres à thèmes, vingt-deux en tout, qui font les délices des clients les plus exigeants : cabine de l’Orient-Express avec mouvement de train intégré, chambre igloo, palais des glaces aux miroirs pivotants, chambre de torture équipée de carcans, chaînes et fouets, et on en passe ! Comme les autres, le One-Two-Two dut finalement fermer ses portes en 1946, suite à la promulgation de la fameuse loi Marthe Richard, qui mit un terme, en France, à l’existence des maisons closes et à la prostitution réglementée.

L’affaire des « petites Anglaises » !

L’histoire de Belgique ne semble pas avoir retenu de bordels aussi célèbres que ceux de la capitale française. Au XIXe siècle, notre pays est par contre connu pour sa politique réglementariste en matière de prostitution. Dès 1844, Bruxelles se dote d’un système de contrôle des prostituées avec registre de police et visites sanitaires obligatoires ! Un règlement salué dans l’Europe entière, qui montrera pourtant vite ses limites. En 1880-1881, la ville va ainsi être au centre d’un scandale international : la célèbre affaire des « petites Anglaises »(*). Une cinquantaine de mineures, britanniques pour la plupart, sont retrouvées dans des lupanars bruxellois, dont deux au moins contre leur gré. L’enquête révèle des collusions entre la police et les milieux interlopes de la capitale. Le scandale aboutit à la révocation d’un commissaire de police et à la démission de Felix Vanderstraeten, bourgmestre de la ville. Ce dernier, révélera l’enquête, avait vendu la brasserie paternelle à un tenancier qui en avait fait ensuite la plus importante maison close de Bruxelles !

Pensionnaires du Sphinx, avec le One-Two-Two, l’une des maisons closes les plus réputées de l’époque. Paris vers 1930 © Albert Brichaut/Musée Carnavalet/Roger-Viollet.

Renseignement horizontal

Les maisons de tolérance vont longtemps bénéficier de celle de la police. En France, leurs gérants sont des indics notoires de la Brigade mondaine, laquelle compile tout ce qui peut s’avérer intéressant sur ce milieu où se croisent pègre et puissants. On va jusqu’à écouter et photographier les clients ou recueillir, auprès des prostituées, les confidences de leurs riches ou célèbres michetons. Le Sphinx, autre illustre boxon des années 30, sera protégé rien moins que par un ministre de l’Intérieur ! Quant aux confidences d’alcôve recueillies par la célèbre Madame Claude, elles lui vaudront la protection des services secrets français des années durant.

 

Sources
Le Chabanais. Sur www.wikipedia.org
Eric Bietry-Rivierre, Edouard VII bien remis en selle. Sur www.lefigaro.fr
One-Two-Two. Sur www.wikipedia.org
Loi Marthe Richard. Sur www.wikipedia.org
Derrière les portes des maisons closes. Sur http://tpe-prostitution1es.e-monsite.com/
Didier Péron, «La maison close est un lieu de l’esprit». Sur http://next.liberation.fr/
Jean-Michel Chaumont, L’affaire de la traite des blanches (1880-1881) : un scandale bruxellois ? Sur https://brussels.revues.org/831
Romi, Petite histoire des maisons closes. Sur www.apophtegme.com
Une semaine avec la Mondaine. Sur https://www.franceculture.fr/

 

 

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